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L’affaire Carlos Ghosn : d’une crise réputationnelle à une crise nationale ?

Tribune de Marie Muzard pour les Echos, suite à la crise de Renault Nissan Carlos Ghosn

La conduite présumée de Carlos Ghosn risque d’écorner l’image des autres patrons français et, au passage, celle du gouvernement.

Il a sauvé Nissan avant de redresser Renault et Mitsubish, il a survécu à la crise automobile de 2008, aux scandales des faux espions chinois chez Renault, et des défauts de qualité chez Nissan. En dépit de ces épreuves, son groupe est devenu le n° 1 des constructeurs d’automobiles dans le monde, pourtant des accusations de mauvaise conduite devraient suffire à provoquer sa chute.

Accusé par la justice japonaise d’avoir minimisé ses revenus, Carlos Ghosn ne peut espérer se maintenir à la tête de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Sans même attendre le verdict de la justice, la direction du constructeur japonais Nissan lâchait déjà son PDG, son « samouraï » comme certains le désignaient et présentait ses excuses pour avoir trahi la confiance des actionnaires et des fournisseurs.

Problème d’éthique

Pour les Japonais, pas de tergiversations possibles. Si au XIXe siècle Carlos Ghosn n’aurait probablement pas échappé au Hara-Kiri, seule issue pour les Samouraïs déshonorés, au XXIe siècle, ce scandale s’apparente à un suicide professionnel ! Et il rappelle que les performances boursières, commerciales et financières ne font pas le poids par rapport à la morale.

Internet et les réseaux sociaux ont contribué à créer un climat plus transparent, en offrant une tribune aux lanceurs d’alerte comme celui qui a révélé le « dérapage présumé » de Carlos Ghosn à la justice japonaise. Ainsi, cette montée en puissance de l’éthique n’est pas l’apanage de l’empire du Soleil-Levant, c’est pourquoi Carlos Ghosn ne peut pas sauver son siège en France, chez Renault. Pas seulement en raison d’accusations qui pourraient relever de la justice pénale française, mais surtout pour des questions d’éthique.

Graves manquements sur le plan moral

Même si, si elle se confirme, cette sortie de route concerne le Japon, elle est révélatrice de graves manquements sur le plan moral qui s’inscrivent dans un contexte sensible pour le PDG de Renault. Son casier médiatique est déjà chargé sur le sujet de la rémunération.

En 2016, le montant de sa rémunération avait été désapprouvé par certains actionnaires, dont l’État, et suscité de l’indignation dans l’opinion. Si le patron de Renault avait finalement gagné cette bataille, il avait perdu la guerre de la réputation. Plusieurs semaines de bad buzz auront écorné sérieusement son image personnelle.

Compte tenu de ce passif, ces nouvelles accusations apparaissent crédibles avant même que la justice ne se soit prononcée. C’est un biais cognitif bien connu, l’effet de halo. Pendant près de 20 ans, ce biais cognitif a profité à Carlos Ghosn. Après avoir sauvé Nissan, toutes ces décisions étaient appréciées sous un prime positif. Mais depuis le bad buzz de la rémunération en 2016, c’est le prisme négatif qui l’emporte.

Les accusations portées à Carlos Ghosn ont une résonance particulièrement forte aujourd’hui en France dans une période agitée quand près de 300.000 « gilets jaunes » ont manifesté sur l’ensemble du territoire samedi dernier pour faire entendre leur ras-le-bol de la pression fiscale. Le fait qu’un dirigeant qui est aussi l’un des patrons les mieux payés dans le monde avec une rémunération plus de 400 fois plus élevée que celui d’un opérateur, soit accusé précisément de tricher avec le fisc, est intolérable pour l’opinion.

Restaurer la confiance avec les élites

Ce type de conduite ne peut qu’élargir le fossé entre les Français et les dirigeants. Il se pourrait bien que Carlos Ghosn entraîne dans sa chute la réputation des patrons français, qu’il s’agisse de dirigeants de groupes comme de PME ou de start-up, éclaboussant au passage le gouvernement.

Le fait que l’Etat soit actionnaire de Renault et qu’il n’ait pas lâché son dirigeant lors du premier scandale relatif à sa rémunération expose le gouvernement à des accusations de « complicité » au plan moral et pourrait renforcer le sentiment de défiance à l’égard de la caste politique.

« J e n’ai pas réussi à réconcilier les Français avec leurs dirigeants ». Le mea culpa d’Emmanuel Macron le 14 novembre, sonne comme une prophétie. Après cette nouvelle affaire, le gouvernement et les syndicats patronaux ont intérêt à prendre des mesures fortes pour éviter que la grogne populaire ne se propage aux entreprises, avec le risque d’un blocage du pays.

La mise en place d’une gouvernance intérimaire pour Renault annoncée ce matin par Bruno Le Maire, ne suffit pas. Pas plus qu’un effort de pédagogie, comme le promet le gouvernement à chaque fois qu’il est accusé. Les citoyens ne sont pas disposés à se faire éduquer par des élus ou des dirigeants qui ne se comportent pas comme des modèles.

Dans ce climat de perte de confiance, c’est en renouant avec l’essence même de la communication (du latin communicare : partager, mettre en commun) et par un langage d’actes respectueux de la morale, que nos élus et dirigeants pourront regagner une crédibilité.

20 novembre - par MMC

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